Cette récapitulation est extraite du chapitre 18.

Sans prétendre à l'exhaustivité, elle résume un certain nombre de questions.

(...) Depuis que j'ai entamé la rédaction de ce livre, une question me tracasse.

J'ai essayé de détailler pour le lecteur tout ce qui me semblait significatif dans les expériences que nous étudions. Cela fait, je le reconnais, beaucoup de couleuvres à avaler en même temps.

La plupart de leurs caractéristiques n'ont strictement rien de commun avec ce que nous vivons habituellement ni ne sont des concepts " politiquement corrects " sur les plans médical et psychologique.

Tout cela peut légitimement être répulsif pour un scientifique sérieux. Pourtant, occulter tel ou tel point encore plus difficile à digérer que les autres n'eût guère été honnête.

Une démarche exploratoire, surtout quand elle concerne un phénomène nouveau et aussi complexe que celui-ci, se doit de ne rien rejeter a priori. Quand des dizaines de témoins rapportent de manière concordante tel ou tel point, il m'a donc semblé nécessaire d'en parler. Qu'il soit incroyable ou pas.

Mais ces expériences vont-elles réellement bénéficier de l'analyse de leur contenu ? Leur crédibilité ne va t-elle pas en souffrir ? Jusqu'où puis-je exposer ce que j'ai appris (et plus ou moins compris) sur les EMI sans aller à l'encontre du but que je me suis fixé, qui est avant tout d'en montrer l'intérêt et la légitimité en tant qu'objets de science ? En d'autres termes, à quel moment le lecteur va t-il penser : " jusqu'ici je veux bien, mais là ça dépasse les bornes… " ?

En dix-huit ans de recherche, j'aurais dû m'habituer, et pourtant… Ces histoires font des pieds de nez au bon sens. Sur le plan humain, pas de problème. Nombre de témoins que j'ai rencontrés sont devenus des amis, et il serait difficile de ne pas adhérer à ce qu'ils disent sur l'amour, la connaissance, l'altruisme et le sens de la vie. J'aurais certainement eu plus de mal à les prendre au sérieux s'ils avaient vu des infirmières en tutu vaporeux, des chirurgiens aux mains nues, eu une vision transcendante du CAC 40, rencontré un barbu lançant des éclairs entouré d'angelots joufflus et fessus jouant de la harpe, ou compris en un instant que la vie était fondamentalement basée sur un " chacun sa m…. " définitif. Encore eussent-elles été, dans cette dernière éventualité, moins dérangeantes pour certains qu'elles ne le sont en l'état…

Pas sur le plan humain, donc. Mais pour le reste… Je pense avoir l'esprit ouvert. J'ai rencontré des dizaines et des dizaines de témoins, analysé des centaines de témoignages, écrit sur le sujet plusieurs centaines de pages, et me suis posé toutes les questions possibles. Et quelque chose en moi a encore aujourd'hui des difficultés à les admettre sans réserve. Elles remettent en cause tout ce que nous avons appris, tout ce que nous croyons admis sur un plan rationnel, qu'il s'agisse de savoir médical ou scientifique. Si mon cœur dit " c'est extraordinaire, ce que disent ces gens, c'est avant tout que notre vie a un sens… ", mon cerveau raisonnable, lui, me conseille de prendre des vacances et me crie qu'il doit bien y avoir une " explication rationnelle ".

Il y a tellement de choses impossibles, illogiques.

Fatigué, mal dormi, j'ai du mal à me concentrer… Comment se peut-il que notre conscience, phénomène complexe émergeant apparemment du fonctionnement de l'engin biologique le plus complexe que porte notre planète, si fragile car dépendante de conditions physiologiques extrêmement étroites et contraignantes, à la merci de quelques dixièmes de milligrammes voire de microgrammes de substances diverses, comment se peut-il donc que dans des circonstances souvent plus que catastrophiques, notre conscience puisse se révéler plus claire que jamais ?

Comment peut-on vivre exactement le même genre d'expérience avec un cerveau réfrigéré et un EEG plat, pendant un arrêt cardio-circulatoire, lors d'une overdose d'héroïne, en regardant un coucher de soleil ou en faisant l'amour ?

Comment peut-on à ce moment-là percevoir plus que clairement des choses que même les personnes conscientes et en bonne santé qui sont présentes ne pourraient pas connaître, parce qu'elles sont cachées dans la poche de l'infirmière, sous la table d'opération, derrière le mur ou à huit cent mètres de là, ou encore parce qu'il s'agit de la colère du chirurgien, du malaise de l'instrumentiste ou de l'angoisse d'un mari dans la salle d'attente ?

Comment est-il possible que ce soit au moment précis ou nous avons la certitude d'être morts que la valeur et le sens de la vie nous apparaissent enfin avec tant de clarté ?

Comment peut-on parfois revoir sa vie entière en un instant, en en comprenant autant d'éléments qui sur le moment nous avaient totalement échappé ?

Comment peut-on se souvenir de tout cela alors que les structures cérébrales responsables de la mémorisation sont à ce moment-là aussi efficaces que leur poids de yaourt ? Et pourtant, s'il s'agissait d'hallucinations, pourquoi ne seraient-elles pas plus délirantes ou au moins dépourvues de logique, comme celles que nous connaissons qui sont sans queue ni tête ? Pourquoi au contraire porteraient-elles sur des scènes aussi banales, aussi précises, avec un déroulement qui procure des repères temporels qui sont justement ceux qui la rendent impossible ?

Comment expliquer qu'elles soient si semblables chez des personnes aussi diverses sur tous les plans ?

Comment une expérience qui n'a souvent duré que quelques secondes peut-elle aussi systématiquement changer les conceptions, les valeurs et la vie de ceux qui l'ont vécue, chargée d'un sens éthique tel qu'elle relègue aux oubliettes comportements et croyances antérieurs ? Une hallucination serait-elle assez puissante qu'elle remette en question avec succès une vie de conditionnement culturel, politique et religieux ?

En résumé, pouvons nous regarder un tel phénomène en face sans laisser au bord du chemin tout ce que nous savons, toute logique, toute science, en résumé toutes nos certitudes ?

Sans jamais me permettre un jugement a priori sur ce qui était vraisemblable et sur ce qui semblait ne pas l'être, j'ai essayé de montrer que tous ces points apparemment impossibles pouvaient trouver une certaine cohérence dans un cadre adapté.

Mais est-ce suffisant ? Combien de points d'interrogation pourrait-on encore aligner ?

Juste un dernier pour résumer les précédents : qu'y a t-il, dans ces expériences, qui soit suffisamment dérangeant pour que presque tous, tout en étant très intrigués sur un plan officieux, regardent ostensiblement ailleurs ou à la rigueur demandent toujours plus de preuves ? (...)