Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6

Chapitre 7

Chapitre 8

Chapitre 9

Chapitre 10

Chapitre 11

Chapitre 12

Chapitre 13

Chapitre 14

Chapitre 15

Chapitre 16

Chapitre 17

Chapitre 18

Chapitre 1

PRÉLIMINAIRES

(...) Pour le grand public, les spécialistes qui passent leur vie à soigner les dysfonctionnements et défauts de câblage de l'esprit humain et les souffrances qui en découlent ont tendance à classer les EMI dans la catégorie " hallucinations ", ce qui évite de perdre du temps et résout le problème en un tour de main. Récemment, une de ces émissions télévisées qui mélange tout ce qui fait vendre des écrans publicitaires sous le vocable accrocheur de " paranormal " avait invité, dans le rôle de l'expert qui a le dernier mot, un psychiatre honorablement reconnu pour sa croisade (difficile, mais nécessaire) contre les sectes. Après une salutaire démolition en règle des habituelles petites escroqueries dont le besoin de surnaturel et la peur sont pourvoyeuses, vient le sujet sur les EMI… Le psychiatre est ennuyé : il est invité en tant que scientifique " raisonnable ", mais il a lui même, lors de la pratique d'arts martiaux, vécu une telle expérience. Il aurait pu reconnaître, avec l'humilité et la curiosité qui devraient faire partie du bagage de tout scientifique, que l'on ne sait pas tout, loin de là, et que ces expériences posent des questions pour l'instant sans réponse. Mais il n'est pas là pour cela, et il préfère banaliser le sujet, déclarant : " Et alors ? Ces expériences, il y en a deux cents tous les jours dans les hôpitaux de France… C'est d'une banalité à pleurer ! " Et il explique, comme l'un des médecins précédemment interviewés sur le sujet, qu'un cerveau en état de choc peut s'abreuver d'hallucinations, enlevant tout intérêt à la question..

Il est toujours plus intéressant, sur le plan de l'audience, de mettre face à face des invités ayant des opinions radicales et évidemment opposées que de susciter un débat pondéré et constructif. Si cette anecdote est un bon exemple de la vision fausse que certains média commerciaux donnent de l'attitude et de l'intérêt de la communauté scientifique vis à vis des EMI, la réalité est beaucoup plus nuancée : depuis que j'ai commencé l'exploration des ces expériences, j'ai pu rencontrer de nombreux médecins et scientifiques " durs ". Se basant sur des émissions grand public ou sur des ouvrages de vulgarisation, ils n'avaient généralement qu'une connaissance superficielle du sujet et étaient plutôt sceptiques sur l'intérêt que méritaient ces expériences. Cependant, une fois suffisamment informés, la plupart admettent sans réserve la réalité de l'existence des EMI, et surtout, devant les nombreuses questions qu'elles suscitent, tous reconnaissent la nécessité d'une recherche approfondie.

Tabou ou savonnette ?

La vision paranoïde que donnent certains ouvrages sur le sujet, laissant entendre que la communauté scientifique dans sa quasi intégralité dédaigne les EMI, est totalement fausse. Il n'y a aucun mépris, mais une méconnaissance certaine due à un manque d'information sérieuse et approfondie. Cependant, il faut bien reconnaître qu'il s'agit d'un sujet qui est loin d'être neutre, dans la mesure où il touche au débat toujours sulfureux sur les rapports entre " esprit " et matière, et montrer ouvertement son intérêt est encore risqué pour un scientifique institutionnel ou universitaire. Il m'est arrivé de me trouver autour d'une table avec d'autres médecins dont je savais, pour en avoir discuté avec chacun individuellement, que tous étaient intéressés sinon intrigués. Cela n'a pas empêché un silence gêné de s'installer quand j'ai voulu lancer une discussion sur les EMI, chacun craignant de voir entamer -sinon définitivement griller - sa réputation de sérieux par un débat sur tel sujet (...)


 

Chapitre 2

UNE EXPÉRIENCE MAL NOMMÉE

(...) Que pouvons nous donc déduire de l'extraordinaire similarité d'expériences vécues dans des circonstances aussi différentes ? Peut-on trouver un lien de cause à effet entre un état cérébral particulier et leur survenue ?

Nous avons déjà survolé le sujet : notre expérience quotidienne est apparemment catégorique, notre état de conscience est parfaitement parallèle à l'état physiologique et fonctionnel de notre cerveau. Nul besoin d'être sorcier ou savant pour faire la différence entre le sommeil et la veille, pour se rendre compte que l'on n'est pas vraiment efficace tant qu'on n'est pas complètement réveillé, pas plus que si l'on veille trop et que le besoin de sommeil se fait sentir. Entre éveil lucide et perte de connaissance, il existe une continuité d'états de conscience, ces derniers étant liés à l'état d'activation de certaines structures cérébrales. L'action de substances exogènes sur l'état de vigilance est aussi nette : si le besoin s'en fait sentir, un ou deux cafés améliorent ce dernier, mais trois ou quatre risquent de vous faire interpréter la dernière facture de votre garagiste comme une agression caractérisée. De même, si une quantité modérée d'alcool a un effet désinhibiteur et est par conséquent un excellent lubrifiant social, une bonne cuite peut vous amener à dire ou faire certaines choses que vous risquez de regretter le lendemain. Les anxiolytiques diminuent l'état d'alerte et le rendent supportable s'ils sont justifiés, mais ils peuvent aussi vous mettre " dans du coton " si vous en prenez trop. Un simple malaise vagal, pendant lequel la baisse de la tension artérielle et le ralentissement cardiaque provoquent une diminution de l'afflux de sang dans le cerveau, peut faire perdre connaissance pendant quelques instants.

Tous ces effets, de même que ceux des drogues dures ou des anesthésiques, sont mesurables par diverses techniques d'imagerie fonctionnelle cérébrale, et on sait qu'à chaque perturbation, à chaque état d'activation ou d'inhibition de telle ou telle zone cérébrale correspond telle ou telle perturbation de l'état de conscience.

Les choses sont donc, en apparence, simples et logiques : l'état fonctionnel du cerveau conditionne celui de la conscience.

Est-ce bien si simple que cela ? Cette affirmation est effectivement vérifiée dans pratiquement toutes les circonstances de la vie, y compris, à première vue, lors d'une EMI. Pour un observateur extérieur, et quelles que soient les circonstances de l'expérience, la personne qui la vit est en effet manifestement inconsciente.

C'est là que nous pouvons mettre en évidence les premiers faits impossibles et dérangeants pour la raison …

Inconscients mais lucides…

Le premier est que ceux qui ont vécu une telle expérience disent, malgré leur apparent état d'inconscience, avoir eu l'esprit parfaitement clair, souvent même d'une lucidité tout à fait inhabituelle. De plus, il ne s'agit manifestement pas simplement de l'esprit clair que l'on a quand on a passé une bonne nuit et que l'on est parfaitement alerte, mais de tout autre chose : les témoins décrivent un état de conscience qui paraît libéré de nombreuses limitations, une perception accrue et d'une largeur sans commune mesure avec ce que nous connaissons en temps normal.

Pour illustrer cela, voici quelques réponses à la question " Essayez de décrire votre état de conscience durant les différents stades de l'expérience, par rapport à l'état que vous connaissez d'ordinaire " : (...)


 

Chapitre 3

EXPÉRIENCES HORS DU CORPS : AUTHENTIQUES OU ILLUSOIRES ?

(...) Puisque nous sommes dans l'impossible, voire pour certains dans l'absurde, autant continuer ! La majorité des quelques témoignages que vous avez pu lire jusqu'à présent a pour point commun une caractéristique qui pour l'instant reste une énigme de taille : il s'agit de la phase durant laquelle le témoin perçoit ce qui se passe autour de lui, depuis un point de vue variable mais en général élevé. Cette impression pour le moins étrange est appelée décorporation ou Expérience Hors du Corps (EHC, de l'Anglais OBE, Out of Body Experience ) ou encore phase autoscopique, cette dernière dénomination ne me semblant pas adaptée car réductrice. Nous allons voir en effet que ce que décrivent les témoins est loin d'être limité à leur propre corps. Si leur existence, leur cohérence et leur homogénéité ne sont plus guère remises en question, les EMI sont fréquemment considérées comme des expériences subjectives, ce qui permet aux gens sérieux d'en parler -voire de les étudier- sans trop se faire regarder de travers par leurs pairs. Rien d'étonnant à cela, car rapportée par quelqu'un qui était manifestement inconscient au moment supposé où il la vivait, quelqu'un dont les organes sensoriels et le cerveau étaient hors d'état de transmettre ou produire une quelconque activité, une expérience quelconque ne peut être qu'interne et donc, par définition, subjective. Et pourtant, malgré l'évidente impossibilité de la chose, de nombreux récits comportent une indéniable acquisition d'information, que celle ci porte sur des conversations, des actions ou des détails de l'environnement qui ne pouvaient être connus auparavant de la personne qui les rapporte.

Une exploration aux résultats inattendus

Avant de voir d'autres récits qui vous permettront de juger de ce point, et afin d'avoir en notre possession le plus d'éléments possibles, nous allons nous intéresser à une publication récente (Blanke et al., 2002) qui semble conforter l'hypothèse " raisonnable " selon laquelle les EHC seraient des hallucinations ou tout au moins des illusions perceptives. (...)


 

Chapitre 4

L'EXPERIENCE HORS DU CORPS : QUELQUES EXEMPLES

(....) Un récit apparemment invraisemblable

Dans ce dernier registre, voici maintenant un témoignage un peu particulier dont le déroulement est pourtant parfaitement banal : Mme C. a assisté à une IVG pratiquée sur sa propre personne. En 1965, l'avortement était interdit et sévèrement réprimé, mais quelques médecins conscients de l'inanité d'une loi sans nuances prenaient le risque de pratiquer des interruptions de grossesse dans la clandestinité, avec tous les dangers que cela comportait. A cette époque, Mme C. travaillait pour le ministère de l'intérieur. Elle avait une formation de sage-femme (qui a probablement dû l'aider pour la suite, vous allez comprendre pourquoi) mais de son propre aveu n'avait jamais pratiqué son métier depuis la fin de sa formation. La transcription originale de l'interview comprend de nombreuses répétitions et hésitations sans intérêt que j'ai supprimées pour alléger ce récit. Il reste néanmoins un peu long mais, en sus des questions éthiques que le témoin se pose, il est particulièrement intéressant sur un point précis : lors de l'EMI qu'elle a vécu, Mme C. a tout simplement appris la technique du curetage, et en a pratiqué plusieurs centaines dans les années qui ont suivi. Ce dernier témoignage semble encore plus inconcevable que ceux qui le précèdent, et j'ai un peu hésité avant de l'inclure. J'ai décidé de le faire pour plusieurs raisons. Si l'on y réfléchit bien, pour un esprit rationaliste la plupart des récits d'EMI sont aussi difficiles à admettre que celui-là, et je ne compte plus le nombre de fois où des personnes soucieuses de ma santé mentale m'ont demandé si je croyais vraiment à ces histoires. Mais la question n'est pas de croire ou non, elle est d'explorer et si possible d'essayer de comprendre un phénomène dont l'intérêt qu'il peut présenter pour la science est à la mesure de l'étrangeté. Choisir un ou plusieurs témoignages pour leur capacité à illustrer tel ou tel point est une démarche normale, en censurer un sous le prétexte qu'il semble exagéré serait malhonnête. Je dis bien " semble exagéré " car il ne s'agit que d'une apparence. (...)

(....)

(....)Il est important, étant donnée la difficulté du terrain glissant sur lequel nous nous trouvons, de ne pas nous laisser abuser par des mots ou expressions un peu trop imagés, et d'être vigilants quand à leurs implications. Si l'expression " expérience hors du corps " décrit simplement le fait de percevoir ce qui se passe depuis un point de vue extérieur à ce dernier, " sortie hors du corps " implique un mouvement ainsi qu'un " quelque chose " qui effectue ce dernier, en l'occurrence le " je " ou la conscience du sujet. Que cette dernière soit conçue comme matérielle ou immatérielle n'y change rien, cette façon de parler la " réifie ", ce qui n'est pas innocent. Or il peut très bien exister une notion de déplacement sans que ce dernier soit lié au mouvement de quoi que ce soit. Non ? Regardez autour de vous… Votre regard s'est certes déplacé, mais y a t'il eu quoi que ce soit, dans la page que vous venez de quitter des yeux, qui n'y soit plus maintenant que vous regardez ailleurs ? (....)


 

Chapitre 5

PHASE TRANSCENDANTE

Le fait d'être conscient " hors " de son corps et d'avoir pu " voir " ce qui se passait d'un point de vue inhabituel est certainement une expérience extraordinaire, mais les EMI ne se limitent pas toujours à cela. Dans de nombreux cas, une phase " transcendante " est présente, parfois isolée, sinon précédant ou suivant la décorporation. Elle est souvent au premier plan dans le souvenir de l'expérience, au moins sur le plan émotionnel car c'est elle qui est la plus chargée de signification. Les trois premiers témoignages qui illustreront ce chapitre concernent d'ailleurs des expériences qui ne comprennent que cette phase.

Une expérience difficile à partager

Si une personne essaie de vous décrire un tableau, ou de vous faire partager ce qu'elle a éprouvé à l'audition d'un quatuor de cordes, elle pourra vous en parler pendant des heures, vous décrire de toutes les façons possibles tout ce qu'elle a vu ou entendu, les émotions que cela lui a procuré, le tout à grand renfort d'images et de comparaisons, vous ne pourrez malgré toute votre bonne volonté qu'en avoir une bien pâle idée qui ne remplacera jamais l'expérience directe. Cependant, si vous avez vu ce tableau ou écouté ce concert, vous pourrez mieux comprendre ce que l'on cherchait à vous expliquer, mais ce seront vos émotions, votre perception de l'œuvre qui compteront, non celles de qui que ce soit d'autre. Et à votre tour, vous aurez du mal à faire partager votre expérience. Même si vous en parlez avec quelqu'un qui a visité l'exposition avec vous, ou assisté au même concert, vous comprendrez rapidement que les mots ne suffisent pas, et que vouloir parler de certaines choses ne peut que les réduire.

Certaines expériences ne peuvent être partagées. Le meilleur des musicologues ne fera pas mieux que vous, et un expert en beaux-arts, même s'il est capable de décortiquer la composition et le style d'une œuvre picturale, ne fera pas pour autant passer le millième de l'émotion que procure la simple vue d'un tableau. Que penser alors d'une expérience qui, aux dires de ceux qui l'ont connue, dépasse tout ce qu'il est humainement possible d'exprimer ? En dix-huit ans de recherche, j'ai rencontré et interviewé plusieurs dizaines de personnes ayant vécu une EMI. Ce que je connais de ces expériences, hormis les détails de leur déroulement et l'extraordinaire cohérence globale que l'on rencontre d'un témoignage à l'autre, de la gamine de dix ans qui a été prise dans une avalanche au grand-père qui a fait un arrêt cardiaque, ce sont cette impression que chacun verbalise à sa façon d'être " rentré au port ", la façon dont ce vécu transforme le sens de la vie et des valeurs, ce sont aussi la nostalgie et souvent la quête désespérée d'un amour qui n'a pas d'équivalent sur terre, ainsi que la disparition de toute peur de la mort.

Ce qu'ont retenu les témoins de leur expérience, ce qui a changé leur vie, qui intrigue tout le monde quand ils arrivent à en parler et pose des questions sans réponses, ce sont évidemment cette lumière irradiant l'amour, la compréhension que ce qui compte avant tout c'est aimer et apprendre, le souvenir pour certains d'avoir eu accès à tout le savoir de l'univers, la notion que l'on doit revenir parce qu'il reste des choses à accomplir et à comprendre, la difficulté à faire part de son expérience sans passer pour un doux hurluberlu, et les changements de valeurs liés à l'expérience qui amènent des difficultés et souvent des change-ments drastiques dans la vie de tous les jours. Et si rien de tout cela ne peut remplacer le fait de l'avoir vécu soi-même, l'émotion qui transparaît à chaque rencontre et à chaque récit est palpable, attestant s'il en était encore besoin des bouleversements qu'une EMI est susceptible d'occasionner. Toutes ces éléments ont un point commun : ils sont totalement étrangers à notre expérience habituelle du monde physique et même à notre monde imagi-naire et onirique courant. Ce sont eux qui procurent aux EMI, par leur répétition et leur constance d'un témoignage à l'autre, leur statut d'expériences transcendantes. (...)


 

Chapitre 6

INVARIANTS

(...) Contrairement à la phase de décorporation, il n'existe dans la phase transcendante aucun élément de perception objective qui oblige à envisager qu'elle puisse être autre chose qu'une pure création hallucinatoire.Il est donc tout à fait possible de discuter de son origine.

Cependant, qu'il s'agisse des " lieux ", de l'ambiance liée à la " lumière ", des êtres rencontrés, de leur personnalité et de ce qui semble être leur rôle ou leur fonction, des particularités de la communication, des dialogues et surtout de leur contenu, de la revue de vie, les similitudes entre les témoignages sont plus qu'évidentes et devraient intriguer tous les spécialistes ayant à se colleter avec les pathologies hallucinatoires. En effet, cette homogénéité, que ce soit dans le contenu ou le déroulement, serait une grande première, surtout compte tenu de la complexité et de la richesse des récits, de la diversité de leurs auteurs et des circonstances dans lesquelles l'expérience est survenue. Sans oublier un élément qui peut paraître étonnant, car il est rigoureusement inexistant dans les pathologies hallucinatoires : l'humour.(...)

Récapitulons : deux phases que tout oppose

Si nous envisageons l'hypothèse d'une construction hallucinatoire, qu'elle soit d'origine neurologique, psychologique, ou mixte, plusieurs questions demandent une réponse claire et non un haussement d'épaules négligent.

En effet, quel pourrait bien être le mécanisme psychophysiologique capable de créer une hallucination possédant une structure globale aussi claire et stable d'une personne à l'autre ? L'EMI se compose de deux phases essentielles. Quand elles coexistent dans la même expérience, il y a manifestement une continuité entre elles, une notion de passage se traduisant le plus souvent par un tunnel ou un élargissement de la " vision ", disons plutôt de la perception. Ces deux phases sont-elles aussi parfaitement structurées et présentent des caractéristiques précises qui permettent de les individualiser, et sont manifestement opposées sur bien des points. (...)


 

Chapitre 7

ÉTHIQUE ET SENS DE LA VIE

(...)

Il était bien question de faire le point sur l'ensemble de ma vie - comme à la fin d'études ou d'un stage - avec une balance du bien et du mal dans le but de qualifier mon parcours terrestre sur le plan purement humain. Rapport de T.P. sur les relations avec les hommes. (J-Y.C.)

Mes efforts, mes objectifs sont devenus plus "évolués" au sens que je recherche plus la réalisation de soi, de mes aspirations profondes qui sont une démarche d'aide de celui qui a besoin et qui attend cette aide, dans l'optique plus de "remplir une mission", une vocation, que la réalisation de buts purement matériels. Si j'aide une seule personne dans le cadre de ma vie j'aurai fait beaucoup plus qu'en travaillant à obtenir des millions. (D.U.)

Plus besoin de catéchisme pour comprendre ce que veut dire " tu aimeras ton prochain comme toi-même "…

Une spiritualité laïque

Le plus intéressant sur ce dernier plan semble être la naissance d'un concept que l'on pourrait qualifier de " spiritualité laïque ", dans laquelle tous semblent se retrouver, croyants, athées et agnostiques confondus dans une recherche authentique de la place de l'homme et du sens de la vie, dans un cadre qui semble effectivement lui donner une signification nouvelle, dans une quête de nouveaux rapports humains qui ne soient plus des rapports de pouvoir, loin des croyances, des dogmes religieux ou du prêt à porter des idéologies en -isme.

Peut-on encore, à la lecture de ces quelques extraits, se contenter négligemment d'" explications " neurologiques ou hallucinatoires ? Pour ceux qui tiendraient à se cantonner à cette optique, il serait au moins rassurant de constater que nous avons tous au fond de nous une conscience du sens de la vie et de l'éthique hors du commun, qu'aucun enseignement moral, religieux ou philosophique n'a jamais été capable d'égaler…

Tout en regrettant simplement que cette conscience ait besoin de croire que tout soit fini pour oser enfin s'exprimer. (...)


 

Chapitre 8

CONSCIENCE ET ÉTATS DE CONSCIENCE

L'analyse phénoménologique des EMI nous a permis de mettre en évidence non seulement leur complexité et leur richesse, mais aussi et surtout leur cohérence structurelle. Quel que soit le degré d'objectivité que l'on voudra leur accorder, l'extraordinaire similitude des témoignages, contrastant avec la diversité des circonstances et des histoires personnelles de leurs auteurs, fait de ces expériences un phénomène maintenant bien défini, presque banal au vu de sa fréquence, ce qui ne rend que plus aiguës les questions qu'il oblige à poser. La première concerne évidemment une apparente absurdité concernant l'état de conscience des témoins.

Être à la fois conscient et inconscient ?

Pour un observateur extérieur, en effet, les personnes qui vivent une EMI ont toutes les apparences de l'inconscience, et dans une majorité de cas les circonstances de l'expérience sont telles qu'il ne peut en être autrement.

De leur côté, elles se décrivent comme étant non seulement conscientes, mais de plus la plupart disent avoir eu l'esprit plus vif et plus clair que jamais.

Comment peut-on être simultanément conscient et inconscient ? Cette contradiction flagrante est le premier problème posé par ces expériences, et probablement le plus fondamental : (...)


 

Chapitre 9

MÉMORISATION ET REMÉMORATION

Nous venons de passer en revue un certain nombre de choses en apparence tout aussi absurdes les unes que les autres.. Et impossibles à expliquer, pour l'instant tout au moins. Mais si nous ne tentons pas au moins de les analyser, en attendant mieux, tout cela restera du domaine de l'invraisemblable.

L'absence d'éléments objectifs dans la phase transcendante, peut permettre, bien entendu, d'y voir sans trop de difficultés une construction illusoire. Cependant, je pense avoir montré dans les précédents chapitres que les particularités et constantes structurelles, le contenu éthique, les conséquences existentielles de cette phase méritent l'intérêt de tous les scientifiques intéressés à quelque titre que ce soit par l'esprit humain (au sens large) et par tout ce qui touche à notre conscience.

N'oublions pas que cette phase est rarement isolée. Dans bon nombre de cas elle est en continuité avec la phase de décorporation, pour laquelle cette hypothèse sera nettement plus difficile à soutenir, sachant que le fait de détourner son regard avec un haussement d'épaules n'est pas une solution durable à un problème dérangeant.

Concernant la phase EHC, je laisse le lecteur juger du poids qu'il faut donner aux repères temporels, coïncidant toujours avec une période d'inconscience, qui permettent de situer le moment de l'EMI, ainsi qu'à la continuité qui l'inscrit dans une succession logique d'événements, de celui qu'il convient d'accorder aux nombreux détails objectifs et tout à fait banals qui en émaillent les récits, ainsi que de l'absence totale d'éléments incohérents ou symboliques durant cette phase. Il lui faudra aussi juger de l'importance à donner au ton et à la structure même des récits, qui, sans exception, semblent tous relater une expérience manifestement vécue en temps réel. Si, malgré la constance de ces éléments, l'hypothèse d'une hallucination est retenue il faudra bien entendu revoir la définition de cette dernière. En effet, celle d'une perception sans objet devient caduque, puisque les témoins décrivent très précisément des scènes, des lieux, des objets tout à fait réels.

Une question de mémorisation

Si par contre l'on veut bien reconnaître qu'il y a là plus qu'un simple phénomène psychologique, nous nous trouvons devant beaucoup de questions sans réponses, ce qui est censé être le mets préféré de tout chercheur digne de ce nom.

Si nous supposons qu'elles ont vraiment eu lieu au moment décrit par les témoins, le fait que ces expériences aient été mémorisées n'est pas plus compréhensible que celui d'avoir été vécues. Vécu et mémorisation sont indissociables puisque, par définition, seuls ceux qui s'en souviennent peuvent nous en faire le récit. (....)


 

Chapitre 10

PERCEPTIONS

Nous disposons de témoignages, nombreux, et de rien d'autre. Nous avons pour l'instant analysé les circonstances de survenue de ces expériences, décortiqué leur structure, puis celle de leurs différentes phases, ce qui nous a permis de remarquer leur remarquable cohérence. Cependant, nous nous trouvons devant plus de questions que de réponses, et si nous voulons avancer dans notre exploration, nous allons être obligés d'entrer dans les détails. Malheureusement, pour un esprit rationaliste, ces derniers sont tout aussi insensés que le reste.

Souvenirs sensoriels

En effet, que racontent les témoins ? Ils ne disent jamais avoir senti, ni touché quoi que ce soit (ce qui s'est avéré impossible et frustrant chaque fois qu'ils l'ont tenté), ils ne parlent pas de chaud ou de froid, ils n'ont pas de souvenirs concernant leurs membres ni la position de ces derniers dans l'espace. Dans 99% des cas, les seuls souvenirs d'ordre sensoriel lors d'une EMI concernent la vue et un peu moins souvent l'audition. Quand ils rapportent des faits, des conversations et des détails précis, vérifiés chaque fois que cela a été possible, ils disent en général avoir vu et entendu. Pourtant, pour l'entourage, tous sans exception se trouvaient dans la plus parfaite inconscience. Pour ceux qui étaient réellement en état de mort clinique, nous savons que leur cerveau avait une efficacité proche de celle du fromage blanc, ce qui n'est pas idéal pour percevoir et se souvenir de quoi que ce soit. Le fait qu'ils aient eu les yeux fermés est de peu d'importance, dans la mesure où ils ne prétendent pas avoir " vu " depuis l'endroit où ils se trouvaient, mais bien depuis des points de vue variés. Même s'il avait été parfaitement conscient, il aurait été difficile pour J.M. de voir sous la table d'opération en étant allongé dessus, encore plus de voir le garage à vélos derrière le mur ou un point d'eau dans un couloir. Difficile aussi pour A.L. de voir sa grand-mère avec des jumelles à huit cents mètres de l'endroit où elle se trouvait, pour M. L.-J. de voir la page du livre que lisait son père à l'étage en dessous, ou pour le grand-père dans la salle de réanimation de suivre jusqu'à l'office un élève infirmier courant dans les couloirs.. Mais tout cela est sans objet. Quand on est inconscient, on est aussi, évidemment, aveugle et sourd. Ce seraient donc tous des menteurs ? Car, par définition, les aveugles ne peuvent voir, ni les sourds entendre. Est-ce bien certain ?

(...)


 

Chapitre 11

ETAT DES LIEUX

(...) Un phénomène à modéliser

Nous en sommes donc réduits à devoir nous contenter des témoignages, tout en essayant d'appliquer la méthode scientifique, qui est pour l'instant ce que l'on a trouvé de mieux pour progresser dans la connaissance.

Pour essayer de cerner un phénomène qu'elle ne peut expliquer ni reproduire en laboratoire* , cette dernière dispose d'un ultime outil : la modélisation.

Un modèle, au sens où je l'entends, n'est pas une explication. Il n'est pas non plus une théorie, même s'il peut, une fois validé, en être à l'origine. Il est avant tout, dans le cas qui nous intéresse, un artifice permettant de réfléchir, et éventuellement de mieux comprendre un fait nouveau ne rentrant dans aucun cadre connu.

Modéliser un phénomène consiste donc à définir un nouveau cadre, cohérent, aussi simple que possible, faisant appel à un minimum d'hypothèses, et rendant compte de l'ensemble des caractéristiques du phénomène étudié. Ce sont donc ces dernières qui doivent lui servir de point de départ, et dans le cas présent nous allons essentiellement nous fier à ce que disent les témoins.

Souvenez-vous de la supposition que nous avons décidé d'explorer jusqu'à son terme :

…Les témoins disent la/leur vérité. Quoi que soit ou cache ce qu'ils ont vécu, ils essaient de nous le raconter. Nous allons donc prendre leurs récits au pied de la lettre.

…Ce qu'ils ont vécu est le reflet d'une réalité.

Et surtout :

Cela signifie aussi que nous allons admettre qu'ils aient pu réellement se trouver hors de l'espace et du temps…

Un modèle ne doit évidemment pas être contredit par tel ou tel fait d'observation, ce qui le rendrait caduc ou pour le moins incomplet. Un modèle construit de bric et de broc, accumulant les hypothèses au fur et à mesure de son élaboration est en général mauvais, ne collant aux faits que grâce à des artifices. Un bon modèle, s'il n'est qu'une représentation schématique et non obligatoirement un reflet de la réalité des choses, peut être jugé sur sa valeur prédictive, qui mesure son adéquation au phénomène étudié. Il doit aussi reposer sur des bases solides, essentiellement des lois connues et maîtrisées.

Mais, aussi séduisant soit-il, il ne doit pas non plus devenir un second baobab. Dans les pages qui vont suivre, nous allons donc regarder les récits d'un peu plus près, ce qui va nous permettre de dégager de nouveaux invariants. Si l'on considère la diversité culturelle et éducative de leurs auteurs, ils sont encore plus étonnants que les précédents, de par leur cohérence, leur précision et leur similarité d'un témoignage à l'autre. (....)

*Quand elle est possible, la reproductibilité d'un phénomène est bien entendu essentielle, mais contrairement à une idée reçue et tenace, elle n'a jamais été un critère sine qua non. On n'a par exemple jamais reproduit de quasar ni de trou noir en laboratoire.

L'espace et le temps

Ils sont d'ordre purement " technique " et concernent essentiellement la perception de l'espace et du temps. Nous allons voir que les particularités constantes de cette dernière sont suffisamment riches pour être à la base d'une tentative de modélisation.

Mais je demande au lecteur de garder à l'esprit que si les récits ainsi que les extraits qui illustreront le modèle que je vais exposer et qui servira de trame aux chapitres suivants en sont les bases essentielles, ils peuvent certainement, comme tous ceux qui précèdent, être abordés ou compris d'une autre manière et éventuellement servir à l'élaboration d'un modèle totalement différent. Une analyse des EMI en termes d'information pourrait par exemple s'avérer extrêmement intéressante.

Celui que je vais maintenant proposer rend compte de pratiquement toutes les particularités " exotiques " rencontrées lors de la phase de décorporation. Il permet aussi par extension de comprendre une bonne partie de ce que l'on rencontre lors de la phase transcendante, et risque donc d'être interprété comme une tentative d'" explication " définitive des EMI.

Il n'en est rien, et quel que soit son pouvoir explicatif il peut et doit être remis en question. Je le propose avant tout comme un cadre de réflexion, et je prie le lecteur de rajouter aussi souvent que nécessaire les " tout se passe comme si " avec lesquels je n'ai pas voulu alourdir le texte.


 

Chapitre 12

Troisième partie

L'espace et le temps dans les EMI

De l'époque où j'étais un adolescent boutonneux, je me souviens d'un certain problème de maths apparemment insoluble que le prof nous donna un jour à résoudre avec un sourire qui ne présageait rien de bon.. Il voulait manifestement nous apprendre quelque chose, mais quoi ? Quand, après seulement quelques minutes de réflexion, le visage soucieux du surdoué de service se détendit, illuminé d'un éclair de compréhension, cela ne rassura personne. " Il a mangé encore plus de phosphore que d'habitude, et il va encore nous ratatiner.. ", pensa l'inconscient collectif de la classe, en le voyant rédiger la solution en deux minutes et prendre un air de profond ennui, attendant que le bas peuple que nous étions admette sa défaite après une demi-heure de vaines cogitations. La solution, en fait, était très simple. Nous le comprîmes quand le prof demanda à Charles-Norbert d'aller au tableau… - C'est évident, nous expliqua ce dernier avec un air légèrement condescendant, tout en écrivant d'une craie légère l'énoncé du problème. Tel quel, c'est pratiquement insoluble, reprit-il, mais il suffit de changer de repère, comme ça, et tout se simplifie… Effectivement, l'horrible et incompréhensible équation se simplifia comme par miracle, et après ce qui se révéla être une simple rotation, la première courbe qu'il avait dessinée, qui ressemblait à une grossesse avancée pointant en haut et à gauche, était devenue une parabole toute banale, centrée sur l'axe des y.. Un jeu d'enfant, en somme.

(...)

(...) Les aventures de Dédé dans la troisième dimension

Avant de faire le grand saut, et pour continuer à nous mettre dans le bain, offrons nous une petite récréation en forme de conte.

En préambule, il faut savoir une chose que la plupart des lecteurs et des écrivains ignorent : les livres sont habités, et chacune de leurs pages est un continent. Ce qui suit est la très véridique histoire de l'un de ces habitants, nommé Dédé , qui a gagné une petite fortune en se faisant assommer…

Dédé, donc, appartient au Petit Peuple Plat qui vit à la surface des pages. Il n'est pas plus épais que les lettres qui l'entourent, autant dire que si l'on peut mesurer sa longueur et sa largeur, pour lui et ses congénères les notions même de hauteur ou d'épaisseur n'existent pas, même si certains savants plats qui essaient de comprendre l'univers dans lequel ils vivent ont émis l'idée qu'il pourrait exister une autre dimension en plus des deux qu'ils connaissent, sans pour l'instant n'avoir jamais pu la mettre en évidence. Dans leurs délires théoriques, ils parlent d'hypercarrés, qui seraient comme des carrés mais, ayant une dimension de plus, possèderaient six faces, huit coins et douze arêtes, ou d'hypercercles, que l'on obtiendrait en faisant tourner un cercle autour de son diamètre. Mais pour envisager ces êtres géométriques , il faudrait évidemment sortir du plan de la feuille, et tout le monde sait bien que c'est impossible.

La troisième dimension reste un sujet de science-fiction, et certains se demandent si leurs impôts sont bien utilisés…

Tous vivent parmi les lettres et les mots, les plus riches habitant les majuscules, qui sont évidemment plus confortables et plus vastes. Sur le marché de l'immobilier, le X est le plus recherché par les familles nombreuses pour ses quatre pièces, suivi par le K, le M et le W qui en ont trois. Les célibataires habitent les C ou les U, les frileux préfèrent le G car il est mieux protégé des courants d'air. Les lettres fermées comme O, D, B ou Q sont inhabitables. Personne ne sait si elles sont pleines ou vides, bien que la légende courre qu'un gamin ait un jour pu se glisser à l'intérieur d'un D mal imprimé, se rendant compte qu'il n'était pas plein.. Mais c'était un enfant et on ne l'a pas cru. Il a été envoyé en maison de correction et les prêtres ont immédiatement fait réparer la brèche.

Si la plupart des habitants de la page ont comme préoccupation essentielle de survivre dans un monde pas toujours facile, les scientifiques, plus curieux, essaient d'explorer leur univers, et pensent même avoir trouvé une signification au fait que leurs habitations soient regroupées. Le ministère de l'Alphabet emploie des arpenteurs et géomètres qui passent leurs journées à mesurer les lettres et à en faire les plans en en faisant le tour, puis envoient leurs résultats au ministère du Vocabulaire qui les transmet pour vérification au sous-secrétariat à l'Orthographe. Le tout est supervisé par la mission interministérielle à la Grammaire, et est adressé pour interprétation et archivage au Centre National de Recherches Sémantiques ainsi que qu'au Cercle d'Études Arithmétiques, qui, depuis leur création, se tirent régulièrement dans les pattes pour des questions de budget. (...)


 

Chapitre 13

PERSPECTIVE

(...)Une perception étrange

Pour la suite de cet exposé, il va être nécessaire d'admettre qu'une perception* , ou tout au moins une acquisition d'information est possible lors d'une EMI, même si nous n'avons pour l'instant aucune idée de ses modalités (nous reverrons cela en détails plus loin) ni de ce qui permet son existence. Nous pouvons remarquer pour l'instant que la différence essentielle entre information et perception est que cette dernière est la prise de conscience en temps réel de la première, alors qu'une information peut simplement résider en mémoire.. Ceci dit, toute perception peut être considérée comme une acquisition d'information, et l'inverse est vrai : toute acquisition consciente d'information, même si ses modalités nous sont incompréhensibles, est assimilable à une perception.

Les détails de cette dernière lors d'une EMI semblent relativement farfelus et dénués de cohérence. Le simple fait d'envisager qu'il puisse y avoir une quelconque perception alors que le cerveau qui est censé en être le principal artisan est hors d'usage semble une idée saugrenue, pour ne pas dire absurde.

Ce qui est perçu, lors de la phase de décorporation, est néanmoins parfaitement banal compte tenu pour chaque cas du lieu et des circonstances. Contrairement à ce qui se produit lors des pseudo-décorporations de la paralysie du sommeil, elle ne comprend aucun élément aberrant, surajouté ou au contraire manquant, ce qui plaide en faveur de son authenticité. S'il s'agissait d'une création de l'inconscient, ce dernier ne manquerait pas, comme à son habitude, d'y rajouter son grain de sel.

Elle présente par contre un certain nombre de caractéristiques précises, répétitives, qui la différencient nettement de celle que nous expérimentons quotidiennement.

Nous allons voir maintenant que beaucoup de ces caractéristiques, en apparence inexplicables, présentent une parfaite cohérence et deviennent tout à fait logiques et même prévisibles pour peu que l'on procède à un simple changement de repère. L'histoire de Dédé vous en a donné un aperçu, et après cet intermède ludique, nous allons maintenant développer en détail le modèle que je vous ai promis, qui tient en une phrase :

Lors d'une EMI, tout se passe comme si le témoin (son " soi " conscient ou son " je ") percevait notre monde habituel depuis une dimension supplémentaire. Ou encore, plus largement : tout se passe comme si l'information objective était acquise depuis une dimension supplémentaire.

C'est donc cette hypothèse que nous allons maintenant explorer. (...)

 

* Nous parlons bien pour l'instant de perception, qui est un concept large, et non de vision au sens physique du terme. Nous analyserons ultérieurement ce point particulier comme il le mérite, quand nous aurons suffisamment d'éléments de compréhension à notre disposition.


 

Chapitre 14

RETOUR SUR LA PERCEPTION

(...) Ce concept global est très bien décrit dans l'extrait suivant :

Imaginez un observateur qui observe un signe comme s'il venait de le découvrir, mais qui en même temps en comprend la signification, immédiatement, et a simultanément la conscience de l'avoir utilisé… Ce qui donne cette impression, en fait,… c'est qu'on ne sait pas à quel niveau du temps ou de l'espace ça se situe. Par exemple, vous n'avez jamais vu d'avion. On vous emmène à un meeting aérien, vous découvrez ce que c'est pour la première fois. Mais si un jour dans votre vie vous avez piloté un de ces trucs là, vous en avez une autre connaissance, non seulement vous savez parfaitement ce qu'est un avion, mais vous avez aussi la réminiscence de toutes les sensations que procure son pilotage. Eh bien là c'est pareil ! (A.S.)

Vous ne pouvez voir que la moitié de la pièce dans laquelle vous vous trouvez, mais sans bouger de votre place vous pouvez parfaitement être conscient de l'ensemble de votre appartement, vous y promener mentalement et voir n'importe quelle pièce sous l'angle que vous désirez : notre conscience est habituée à situer ses perceptions dans le cadre de cette représentation interne du monde qui nous entoure. Un aveugle se déplacera sans hésitation dans un lieu connu, en évitant des obstacles fixes que pourtant il ne peut voir. S'il s'en sort aussi bien que nous qui avons l'habitude de naviguer à vue, c'est parce que sa représentation mentale est un reflet parfait de la réalité, pour autant que celle-ci n'ait pas été modifiée à son insu.

Tout cela dépasse donc largement la notion de vision : cette représentation est globale et non uniquement visuelle, et ne provient pas d'un point de vue préférentiel.

Notre monde interne n'est pas un monde d'images successives mais un reflet global du monde réel. Si l'on y réfléchit un peu, certaines caractéristiques des EMI comme la vision " depuis partout " ne sont d'ailleurs étranges que parce que nous sommes habitués à voir depuis un point précis de l'espace. Le problème ne se pose pas pour un aveugle, qui " regarde " un objet avec ses doigts. Ce faisant il peut en explorer et donc en " voir " simultanément des faces opposées, ce qui active et alimente une représentation mentale globale, sans point de vue préférentiel.

Or ce que nos témoins perçoivent lors de la phase " hors du corps " concerne des scènes ou des objets de notre monde à 3+1 dimensions, rien de plus. La plupart le disent, ils n'ont pas réellement vu, mais bien acquis de l'information, et ce d'une manière tout à fait compréhensible pour eux car ressemblant furieusement à leurs représentations internes, habituellement construites à partir de multiples perceptions.

Il est donc clair que notre conscience et -quand il analyse le souvenir de l'expérience- notre système perceptif ont les moyens de concevoir et de comprendre une perception globale sans pour autant se livrer à des contorsions inhabituelles.

Les seules différences, certes d'importance, sont que lors d'une EMI cette information ne semble pas acquise progressivement mais globalement, sans le secours d'organes sensoriels, et surtout qu'elle apporte des éléments supplémentaires tout à fait réels et objectifs, vérifiables mais théoriquement impossibles à connaître au vu des circonstances. (...)


 

Chapitre 15

TEMPS ET ESPACE-TEMPS

(.....) Nos témoins, ce sont des jeunes filles, des mères de familles, des adolescents boutonneux, des mamies à chapeau fleuri, des cadres dynamiques, des ancêtres chenus (pas un seul raton-laveur jusqu'à présent). Ils sont fleuristes, étudiants, informaticiens, paysans, médecins, bandits, infirmières, tourneurs-fraiseurs, journalistes, comptables, architectes, photographes, artistes, PDG, écrivains ; très peu d'entre eux ont fait de la géométrie projective lors de leurs études, encore plus rares sont ceux qui s'en souviennent, et voilà qu'ils se mettent tous à en décrire sans le savoir toutes sortes d'effets détaillés et précis. De plus, ce qu'ils décrivent est une géométrie multidimensionnelle !

Il est difficile, même pour un rationaliste pur et dur, de nier ce qu'ils ont vécu. Ils sont trop nombreux à décrire des phénomènes et des perceptions remarquablement similaires. Nous n'avons donc guère de choix. S'il s'agit d'une hallucination, nous nous trouvons face à la plus complexe, la plus consensuelle et la plus élaborée jamais mise à jour. Sinon… Sinon, à moins bien entendu qu'il ne s'agisse d'un canular extrêmement sioux et parfaitement organisé depuis plusieurs décennies, ils n'ont pas eu besoin de faire des huit avec leurs neurones pour inventer des descriptions réalistes. Chacun avec ses mots et sa culture n'a fait que rapporter ce qu'il ou elle a vécu.

Cela va donc maintenant se compliquer quelque peu. Car, vous l'avez certainement remarqué, il manque quelque chose à notre exploration. En fait, le modèle dont j'essaie de terminer l'exposition -autant que possible avant que des hommes en blanc ne viennent me chercher avec une camisole de force- n'est pas tout à fait complet. Il aurait pu être suffisant, disons, … à l'époque de Newton, tout au plus. Mais Newton est dépassé.

Reprenons : tout se passe comme si nos témoins avaient pu, lors d'une apparente période d'inconscience, percevoir notre univers et ce qui s'y trouve depuis un point de vue extérieur à ce dernier.

Pas seulement notre espace, mais bien notre univers. (....)


Chapitre 16

REVUE DE VIE

(...) L'ensemble des sens était concentré ou condensé en une capacité de concept. La possibilité de comprendre et concevoir TOUT, dans sa globalité comme dans son moindre détail. Si j'avais regardé une voiture, j'aurais su, en une seule pensée, son kilométrage, sa quantité de carburant, l'usure de ses bougies, combien de fois elle avait tourné à gauche ou à droite, l'état de toutes ses pièces, etc. (J-Y.C.)

J'avais prévenu le lecteur qu'il lui serait nécessaire de faire preuve d'un esprit ouvert et d'une certaine modestie pour mener cette exploration à son terme. Même si nous sommes conscients de ne pas tout savoir et menons cette exploration précisément dans le but de défricher un territoire mal connu, je reconnais que tout cela peut donner le vertige ou sembler exagéré. Je me suis posé et me pose encore toutes sortes de questions sur les implications de ce que je suis en train d'exposer, et je n'échappe pas plus que le lecteur à un doute nécessaire et bien naturel. Cependant je n'invente, n'ajoute ni ne retranche rien aux témoignages que nous décortiquons depuis le début de cet ouvrage. Les déclarations les plus extraordinaires voire les plus absurdes en apparence trouvent une certaine logique et deviennent prévisibles dans le cadre que je propose, même si ce dernier, je le répète, doit pour l'instant être considéré comme une tentative schématique.

Retour sur image

Ce qui suit n'échappe pas à cette logique ni à cette relative simplicité. Car quand l'objet spatio-temporel observé est sa propre existence, le fait de le connaître sous tous les angles se traduit par des caractéristiques bien précises, que l'on retrouve dans la quasi-totalité des témoignages faisant état de cet épisode. Tout d'abord, bien entendu, le point commun est la possibilité de " revoir " sa vie, parfois simplement certains épisodes marquants qui sont ceux qui attirent plus particulièrement l'attention du témoin.

Il y a une grande partie de ma vie qui est revenue, tous mes positifs, mes négatifs, mais beaucoup plus de négatif, beaucoup plus. Parce que je me suis retrouvé dans des situations que j'avais vécues où je n'avais pas été très honnête, enfin honnête, je ne suis pas un gangster mais au niveau de la gestion hein, on est tous pareil. Donc à ce moment là je me suis retrouvé -est-ce que c'est à ce moment là ou avant, je sais pas- en tout cas j'ai vécu cette prise de conscience, enfin prise de conscience, on me l'a balancé, quoi. J'ai vu un peu comme un défilé vidéo de ce que j'avais vécu mais à une vitesse grand V, comme si j'avais des diapositives devant les yeux qui venaient. (S-D.G.)

(...)


 

Chapitre 17

EFFETS SECONDAIRES

(...) " Non, vous n'y êtes pas, je sais très bien tout ce que vous me dites… Il y a toujours eu des personnes sympathiques, d'autres qui m'étaient antipathiques, et puis celles qui me laissaient indifférente, comme tout le monde. Mais ça, c'était avant. Aujourd'hui, c'est différent… Je ressens ce que sont les autres… au plus profond de moi-même. Quand je rencontre quelqu'un d'envieux ou de mesquin, c'est presque comme si je devenais envieuse ou mesquine moi aussi. Et la méchanceté… Bien sûr il y a des tas de gens qui ne me posent pas de problème, mais si vous vous promenez en forêt, vous ne sentirez les bonnes odeurs, les fleurs, les pins après la pluie, que si vous y faites attention. Par contre, s'il y a une charogne dans le coin, vous la sentirez tout de suite et vous ferez un détour… Même quand c'est simplement une personne qui est mal dans sa peau, je ressens ses angoisses ou sa déprime. Parfois, c'est insupportable. Si encore je pouvais les aider, mais si j'essayais d'expliquer aux gens que je sens ce qui ne va pas en eux, ils me prendraient pour une folle. Alors je ne sors plus, vous comprenez ? "

Son regard me suppliait de la croire. Elle était bouleversée, et manifestement sincère.

Je commençais à comprendre le pourquoi de son comportement. Mais le comment ? Il y avait manifestement un " avant " et un " après ", mais avant et après quoi ?

Quelque chose me dit que le lecteur intuitif a trouvé la réponse, et nous allons céans cesser cet insoutenable suspense : plusieurs mois auparavant, elle avait subi une césarienne.

Qui s'était terminée par une hémorragie cataclysmique, et une mort clinique de plusieurs minutes.

Pendant laquelle ma patiente avait, bien entendu, pu suivre en détails les efforts des médecins pour la ramener à la vie. Et tout le reste.

Ce n'est qu'à sa sortie de l'hôpital que les choses se gâtèrent, quand elle réalisa que personne ne la prenait au sérieux. Le chirurgien, bonasse, lui expliqua gentiment que son cerveau avait beaucoup souffert du manque d'oxygène, et que dans ces cas là il fallait s'attendre à des choses bizarres. Son mari préférait manifestement qu'elle parle d'autre chose, et son médecin de famille lui proposa de l'adresser à un psychiatre quand elle s'en ouvrit à lui.

Elle décida donc, comme beaucoup, de garder pour elle ce qui s'était passé.

Pour beaucoup de témoins commence alors une longue phase de reconstruction, durant laquelle ils s'habituent comme ils peuvent à vivre dans un monde dont les valeurs ne sont plus vraiment les leurs. Il en fût de même pour elle, avec en prime le handicap supplémentaire qu'elle venait de me décrire. (...)


 

Chapitre 18

CONTROVERSES

Nous avons détaillé les concepts et les mots employés dans les récits d'EMI, et montré clairement qu'ils n'avaient aucun point commun avec un discours mystique ou doctrinaire. A titre d'exemple, s'ils ont fréquemment touché à quelque chose qui les dépasse, les témoins qui se posent la question du divin essaient autant que possible de la nuancer en utilisant de termes plus ou moins adaptés, des circonlocutions ou des périphrases compliquées, car ils sont parfaitement conscients que si ce qu'ils ont compris relativise ce qu'enseignent les religions, il est clair que ces dernières en ont pour l'instant l'exclusivité :

(…) quand on parle de ça on est obligé d'utiliser des mots religieux parce qu'il n'y a qu'eux qui nous donnent la possibilité, au point de vue vocabulaire, d'en parler. (H.Ca.)

Vocabulaire… C'est bien là que résident le verrouillage et les possibilités de confusion. Ces expériences parlent effectivement de spiritualité, de transcendance, de conscience. Ces notions, dont les définitions sont pourtant plus que larges, doivent-elles rester dans le giron des religions, des pseudo gourous du niouâge ou du juteux marché du " développement personnel " qui en auraient définitivement l'exclusivité ?

Peut-on trouver dans un quelconque témoignage les mots culpabilité, péché, confession, karma, prière, jugement, etc.? Pour ceux qui ont vécu une EMI, la spiritualité n'est plus associée à des morales rigides, des dogmes, des rites, des pratiques, des croyances, ni inféodée à des maîtres à penser, des catéchismes, ou à des systèmes de rétribution des bonnes et mauvaises actions.

Une spiritualité laïque et humaniste

Ce qu'ils en disent repose essentiellement sur une connaissance qu'ils disent avoir acquise. Il ne s'agit pas d'un spiritualisme enseigné, ritualisé ou commercialisé mais au contraire d'une ouverture d'esprit essentiellement tolérante et tournée vers autrui que l'on pourrait définir, de même que les valeurs qui ressortent de ces expériences, comme une spiritualité " laïque " et humaniste, d'une tentative, détachée de tout assujettissement et de toute croyance aveugle, de comprendre ce qui a été vécu et surtout de vivre ce qui a été compris. (...)

(....)On ne meurt qu'une fois…

Le plus simple, et aussi le moins risqué, serait de nous en tenir à la remarque la plus évidente, remarque qui doit rester présente à l'esprit du lecteur pour la suite : la mort est par définition quelque chose de définitif. Quoi que ces personnes aient vécu, rencontré, compris, elles sont aujourd'hui bien vivantes pour nous en parler, et donc ne sont jamais mortes. Bien que les techniques de réanimation aient fait d'énormes progrès, un cadavre reste un cadavre, l'entropie est ce qu'elle est, et la résurrection n'est pas encore dans nos cordes. Nous pourrons l'envisager le jour où nous saurons reconstituer un œuf à partir d'une omelette ou un cochon à partir d'un étal de charcutier.

Si ces expériences peuvent être interprétées comme un aperçu d'une frontière entre la vie et la mort, les récits des témoins eux-mêmes sont d'ailleurs clairs sur ce point : la plupart rapportent une notion de point de non-retour qu'aucun n'a franchi. Que cette limite à ne pas dépasser soit comprise intellectuellement ou symbolisée par une barrière, une lumière, une marche ou une porte, elle est omniprésente et personne ne peut prétendre connaître la suite, qui, si elle existe, fait partie de ce qui se trouve derrière l'horizon.

Une histoire plus vaste ?

Cependant, la disparition de toute peur de la mort est l'un des invariants les plus fréquents dans les témoignages, et les récits des témoins concordent sur de nombreux points qui amènent à envisager la possibilité que la vie que nous connaissons ne soit qu'une parenthèse dans une histoire manifestement plus vaste.

Comment concilier tout cela sans tomber dans le grand guignol ? Et, si nous envisageons cette éventualité d'une " histoire plus vaste ", disposons-nous de tous les éléments et surtout des concepts qui permettraient d'y comprendre quelque chose ?

Pour autant qu'il y ait une réalité derrière tout cela, nous sommes probablement aussi démunis pour la comprendre que Dédé essayant de déchiffrer à son niveau le concept de boite à fromage, même si la (re)lecture des témoignages et extraits qui illustrent ce livre aura certainement permis à chacun de se construire une opinion.

Essayons donc, puisque nous avons décidé d'aller au bout des choses, de résumer ce qui semble ressortir de l'ensemble des témoignages, chacun étant bien entendu libre de considérer ce qui suit comme le reflet d'une certaine réalité ou comme la naissance d'une nouvelle mythologie.

(...)